Il y a sept années de cela, mes valises se sont posées dans un Théâtre de la rue Sainte-Catherine, à deux jours du lancement du Festival d’Avignon. Ayant du temps de libre entre deux pacs à l’eau et un kir à la violette, j’écrivais sur tous les spectacles que je voyais, émerveillée par tant d’accessibilité, de foisonnement et de talent. Je me souviens encore de mon excitation lorsqu’une amie réussit à me trouver une place pour une création de Wajdi Mouawad dans la carrière de Boulbon. Le metteur en scène, qui cette année-là, était sur le bord de toutes les lèvres.

Depuis, le Festival est devenu mon rituel estival et Avignon ma ville de cœur. Un arrêt essentiel que je considère comme ma récompense de l’année, ma kryptonite. Un tumulte dans lequel je me sens chez moi. Des salles et des rues que je retrouve et que j’arpente les yeux fermés, avec l’éternelle sensation de marcher sur mes souvenirs et d’en créer toujours de plus intenses. Les traces que je laisse dans cette cité des Papes me convoquent chaque année et m’attirent sans relâche.

La critique de théâtre est née de mon amour du théâtre et du langage. De ma passion pour cet art sans lequel je me fanerais surement. Le frisson qui me parcourt lorsque je suis touchée par l’intensité d’un moment dramatique est incomparable. Mes plus beaux chocs, les plus grands bouleversements je les ai vus sur une scène de Théâtre, le seul endroit où mon mental et mon âme se suspendent dans le temps. Ce Théâtre qui m’habite, qui me nourrit, qui me guérit et que parfois je boude.

Gagner sa vie en écrivant des critiques n’est pas une mince affaire. Cela relève du domaine de l’impossible pour la jeune génération que nous sommes. Toutes les places sont prises et la Culture ne paye pas. Ce métier est peut-être voué à disparaitre. Mais lorsqu’on aime et que nous avons la fougue de la jeunesse et la croyance que tout est possible, on se bat et on tente par tous les moyens d’inventer, de créer, pour se faire sa place et provoquer les opportunités.

L’APCTMD est une association qui octroie chaque année une bourse pour se rendre au Festival d’Avignon. Elle nous encourage dans cette bataille et nous enlève l’épine la plus conséquente relative à nos finances. Ce genre de dispositif est nécessaire en soutien aux nouvelles générations de critiques dramatiques qui ont besoin de cet appui pour multiplier les expériences et les rencontres en se rendant au cœur de l’évènement théâtral de l’été : le Festival d’Avignon. Participer au Festival représente un coût qui n’est pas négligeable, surtout si on souhaite s’en imprégner sur la durée, à savoir trois semaines de spectacles. Avoir été choisie comme une des trois lauréates de l’été 2018 m’a permis d’accélérer la cadence et de lancer officiellement, dans un contexte cohérent, mon site internet, résultat de mois de travail bénévole : http://lamemoiredutheatre.com/ J’ai pu poursuivre mon projet sur place et rencontrer et interviewer de nombreux metteurs en scène (Olivier Py, Thomas Jolly, David Bobée…). Cette bourse m’a offert du temps et le moyen d’être au cœur de ce fourmillement artistique et humain.

Pendant deux semaines, les spectacles se sont enchainés. Mon cœur a battu la chamade. J’ai écouté, admiré, aimé. Ma gorge s’est nouée. J’ai été outrée, énervée et septique. J’ai voulu comprendre. Je me suis laissée tentée. J’ai été hypnotisée. Mes pensées se sont entassées et j’ai été submergée par tant de découvertes et d’espoir.

L’occasion se partager tous mes ressentis s’est présentée avec une table ronde de la critique, organisée par l’APCTMD et présidée par Marie-José Sirach. L’opportunité, pour la première fois, d’échanger et de confronter mes points de vues avec d’autres critiques et un public attentif. La possibilité d’asseoir sa crédibilité et d’obtenir davantage de visibilité sur mon travail.

Je suis repartie d’Avignon le cœur serré, avec cette éternelle impression de ne pas avoir pu prendre tout ce que ce Festival offrait. Ce qui est certain c’est que grâce à cette bourse et à mon expérience j’ai continué d’avancer. Je place mes pions un à un avec l’espoir que nous continuerons longtemps à se bouleverser grâce au théâtre.