Premier banquet pour jeune critique.

 

Digérer l’enchaînement de vingt spectacles condensés en trois semaines d’été sous un soleil bouillant, c’est le plus gros du travail. Puis rendre élégamment le florilège d’émotions, d’avis, voire même de doute, c’est l’enjeu de la critique. Et l’Association des Professionnels de la Critique de Théâtre, Musique et Danse m’a offert cette année, comme à deux autres collègues, ce privilège immense. Voilà donc le récit du festin de théâtre auquel je me suis livrée, pour la première fois.

 

Entrée, plat, dessert.

L’annonce de l’obtention de la bourse ouvre, à mon endroit, le Festival d’Avignon. Nous sommes au mois de juin. Je ne sais plus quel jour tant le 6 juillet, date du premier spectacle, était devenue crucial. L’incertitude liée aux contingences matérielles, se dissipe tout à coup grâce à une belle enveloppe de cinq cent euros offerte par l’Association. Je boucle donc mon programme et passe le pas d’une porte que l’APCTMD vient de m’ouvrir en grand : les accréditations. Je peux donc attaquer les premiers mets du buffet : dossiers de presses et autres infos picorées ça-et-là pour me documenter.

 

Après une longue attente, je passe enfin à table. Or j’apprends assez vite qu’à Avignon les repas se prennent souvent en marche, ou ne se prennent pas du tout. Je suis donc debout, ce soir du 6 Juillet, accoudée à la rampe de l’escalier majestueux qui surplombe la Place du Palais des Papes. Je scrute l’arrivée lente des spectateurs nombreux que j’observe en détail, plus ou moins bien parfumés, plus ou moins bien peignés. J’entends enfin résonner, pour ma première fois, les solennelles trompettes de chaque début de spectacle. À ce moment j’y suis, et je sens déjà que je vais me régaler. Le Thyeste de Thomas Jolly, amorce mon festival et me permet de filer, dans les lignes qui vont suivre, la métaphore culinaire.

 

Et le meilleur arrive, comme souvent sur la fin…de ma première semaine. Je peux dire à présent que mes plats préférés furent les interviews. En plus des critiques, rédigées sur arkult.fr, je bénéficie sur place du généreux soutien de Marie-José Sirach pour publier dans l’Humanité mes entretiens successifs avec Didier Ruiz, Étienne Gaudillère et les Bâtards Dorés. Là encore je salue l’APCTMD pour l’efficacité du « titre » de lauréate de cette importante bourse, qui m’a permis d’asseoir ma crédibilité.

 

Mes trois tendres.

À Avignon on travaille, mais surtout on ressent. Difficile de cerner dans ces trois semaines condensées, l’emprise qu’une pièce peut avoir sur nous. À mes débuts comme critique on m’avait expliqué qu’une pièce qui tracasse, qui revient comme par flashs est une pièce que l’on aime et aimera toujours. Aujourd’hui je peux confier que mon coeur a battu, trois fois avec une force que je n’ai pas ressentie depuis la cité des papes.

 

C’est Didier Ruiz qui m’offre ma première tocade. Autant qu’il a bousculé mon programme chargé, Trans (més enllà) me bouleverse dans le corps et l’esprit. Je transforme ce tumulte en outil de travail et décide de me lancer pour l’interviewer. À ce moment précis, je saisi la densité du métier de critique dramatique. L’enthousiasme pour le beau, pour une justesse, modifie complètement l’ordre de mes priorités. La deuxième grande claque c’est Julien Gosselin qui me la flanque sans prévenir. Il met en scène dix heures de spectacle, Joueurs, Mao II, Les Noms, qui illustre l’expression « rester accroché à son siège ». Fatigue, extase, ennui, tout y passe pour moi, sauf la déception.

 

Le dernier grand ravissement, c’était avec Méduse. Ayant déjà rendez-vous avec ses créateurs, Les Bâtards Dorés, je redoutais de ne pas passer un bon moment. Heureusement je me trompais, et je vécu dans la salle, sur mon fauteuil en plastique, un ravissement total que je ne pourrais oublier. J’ignorais jusqu’alors qu’il était possible de se faire embarquer autant par une mise en scène, un texte, des lumières, une création sonore. Arrachée à mon siège par les applaudissements, je dû me concentrer pour enchaîner sur la suite, sans égal aujourd’hui.

 

Mais il faut bien une fin à toute chose qui rend chose. Et rien ne m’avais préparé à la mélancolie harassante des derniers jours d’Avignon. J’étais donc résolue à y échapper à tous prix. Je me console et prends la ferme résolution de faire de la critique mon futur métier. Repoussant les limites de l’épuisement physique, j’embrasse, je dis au revoir, à bientôt, à très vite et quitte Avignon le mardi 24 juillet. Repue de souvenirs, enrichie de rencontres, j’y reviendrais cela est sûr. L’Association finalement, m’a donné une bourse, mais m’a fait découvrir une réelle vocation.