« Je ferai mon travail avec ambition, amour, travail et exigence » a affirmé Aurélie Dupont lors de la conférence de presse organisée par l’Opéra National de Paris le jeudi 4 Février pour annoncer sa nomination comme Directrice de la Danse.

Cette nouvelle inattendue d’un changement de direction a eu l’effet d’un séisme dans le monde de la danse parisienne, personne n’aurait pu imaginer que Benjamin Millepied renoncerait à la Direction de la Danse après un peu plus d’un an de sa prise de fonction.

Les raisons principales de ce départ devraient être recherchées du coté des dissensions apparues au sein de l’Opéra National de Paris, une institution culturelle française de renommée mondiale et qui traîne derrière elle un lourd héritage historique.

Ce fut Louis XIV qui créa en 1661 l’Académie Royale de Danse réservée aux danseurs ; les danseuses n’y seront admises qu’en 1784 , année qui marque également l’ouverture officielle de l’Ecole de Danse, jusqu’alors Ecole de l’Académie. En 1856 fut institué le concours qui permet aux danseurs de gravir les échelons; et la première danseuse étoile fut nommée au début des années trente. Enfin, la dernière étape importante de son évolution a eu lieu en 1994 lorsque l’Opéra de Paris devient l’Opéra National de Paris, un changement de dénomination qui confère à cette institution publique une identité nationale.

Ces références historiques nous éclairent sur le fonctionnement particulier d’une structure carrée qui ne souffre pas de changements sévères. L’Opéra de Paris est une maison d’origine « royale » qui évolue en imposant ses propres règles. Stephane Lissner aurait-il suffisamment tenu compte de cela au moment du choix de Benjamin Millepied ?

La nomination du chorégraphe en 2013 avait d’ailleurs créé la surprise. Les danseurs étaient néanmoins impatients de le voir à l’œuvre succédant à vingt années de direction de Brigitte Lefèvre. Millepied représentait l’innovation, l’ouverture et la modernité et pouvait soutenir l’ambition de Stéphane Lissner d’élargir le cercle des mécénats. Le nouveau directeur prend effectivement à cœur son rôle en portant une attention particulière aux danseurs sans oublier le public : il renouvèle les sols de l’Opéra assurant ainsi la sécurité des danseurs dont certains ont déjà été victimes de blessures; Il ouvre sur le site Internet de l’Opéra la 3ème scène, une manière de faire découvrir la danse et de conquérir un public plus vaste ; et il organise en septembre dernier un spectacle déambulatoire à l’Opéra Garnier à des prix bien plus accessibles et présentant différent danseurs (tous échelons confondus). Ses initiatives étaient nombreuses mais sa priorité était bel et bien les danseurs du Corps de Ballet. Parallèlement, il a continué à diriger sa propre compagnie la L.A.Dance Project. Ses communications sur les réseaux sociaux étaient fréquentes et concernaient les deux compagnies qu’il dirigeait.

A l’occasion du concours annuel du dernier mois d’octobre, il avait affirmé sa volonté d’abolir un jour cette épreuve sévère et relativement hasardeuse qui attend tous les ans les danseurs. Benjamin Millepied est un artiste dont l’esprit libre n’a probablement pas mesuré l’ampleur de la tâche administrative qui incombait à son poste de directeur. Au fil des mois ses tentatives incessantes de casser la rigidité institutionnelle de l’Opéra pour faire place un système plus démocratique dans le choix des danseurs commençait à fragiliser sa position. Le coup de tonnerre arrive le mercredi 3 février avec la publication sur Paris Match d’une interview dans laquelle le directeur de l’Opéra de Paris annonce sa volonté de partir, France Inter relaie l’information et le jeudi matin, le communiqué de presse de Millepied est diffusé sur Twitter. La messe est dite. On pourrait se demander si l’impatience dont a fait preuve Benjamin Millepied aura finalement été la cause de son échec. N’aurait-il pas eu de sérieuses chances de réussir sa réforme en procédant de manière plus lente ?

Le même jour, Stephane Lissner convoque les danseurs à 14h, et la presse à 15h pour annoncer la nouvelle Directrice de la Danse, Aurélie Dupont. Cette dernière avait beaucoup inspiré Benjamin Millepied (pour elle, il avait créé Daphnis et Chloé et le duo Together Alone n.d.r.). L’ancienne danseuse étoile avait fait ses adieux à la scène le 18 mai dernier avec une magnifique interprétation dans l’histoire de Manon avec Roberto Bolle (où elle avait d’ailleurs remporté le prix de la meilleure interprète de l’Association professionnelle de la critique théâtre, musique et danse). Elle accepte à présent son nouveau rôle « pour l’amour de la maison ».Riche de 32 ans d’expérience artistique au sein de l’Opéra de Paris, elle a à n’en pas douter toutes les compétences artistiques nécessaires et connaît parfaitement le mode de fonctionnement de l’Opéra national de Paris. Elle pourra ainsi garantir avec toute la sensibilité qu’on lui connaît l’évolution de la compagnie qui comporte 154 danseurs. Le ballet de l’Opéra national de Paris restera une compagnie classique avec une ouverture sur le contemporain.

Antonella Poli