Chef de file de l’avant-garde musicale après la seconde guerre mondiale, Pierre Boulez est mort, dans sa résidence de Baden-Baden d’avoir été trahi par ses yeux : depuis quelques années il avait déserté les estrades. On a le souvenir d’un concert salle Pleyel où il avait du quitter le pupitre pour aller en coulisse chausser des lunettes plus fortes. Puis, après l’échec de ses chirurgiens de Chicago, il renonça à écrire ses propres œuvres comme à lire celles des autres. Lors d’un hommage à Abbado dans la nouvelle salle de Lucerne, on fut frappé par sa silhouette recroquevillée et son visage défait.

Perdre la vue fut une tragédie pour ce grand intellectuel français qui n’avait pas seulement l’oreille absolue, mais aussi l’œil absolu. Grand dévoreur de livres, lors de ses déplacements en avion d’un continent à l’autre, il se replongeait dans Proust ou dans ses philosophes favoris. Il avait tout lu, savouré toutes les expositions – je garde le souvenir précieux d’avoir visité en sa compagnie à Bordeaux une rarissime rétrospective Odilon Redon. Il avait la culture à la fois joyeuse et encyclopédique. A Paris, on lui ouvrait le Louvre pour lui seul, le mardi, jour de fermeture. A la fois curieux, discret, chaleureux, colérique, tout sauf tiède, il a traversé le siècle comme un ogre au milieu des amitiés les plus fidèles et des haines les plus tenaces : Boulez l’affamé de culture.

Il était né en 1925 à Montbrison, pas si loin du Dauphiné de Berlioz auquel il ne ressemble pas seulement parce que leurs noms commencent et finissent par une même lettre. Tous deux voient le jour dans le même désert musical familial avant de s’affronter à des pères hostiles à leur choix de carrière de compositeur – un médecin pour Berlioz, un ingénieur pour Boulez. Allez donc vous étonner que pour l’un comme pour l’autre la vie n’ait été qu’une lutte pour la conquête de sa destinée !

Encore que Boulez « tua » bien d’autres pères que son père biologique dont il hérita un goût certain pour la technique qui ne le quittera jamais et se mua même en passion pour la recherche et pour la nouveauté influençant au passage nombre de ses compositions : sans l’ordinateur, l’œuvre de Boulez eût été plus pauvre. Ca n’est donc pas sans raison qu’il se précipita avec enthousiasme dans la brèche que le couple Pompidou sut lui ouvrir dans le temple de l’art moderne sur le plateau Beaubourg pour y implanter l’IRCAM (Institut de Recherche et de Coordination Acoustique Musique), un centre tel qu’il en avait découvert aux Etats-Unis. Tel fut, à la fin des années 70, le prix que paya l’Etat pour le retour en France du fils prodigue Pierre Boulez qui après Pierre Monteux et Charles Munch, s’était exilé à Londres et aux Etats-Unis.

Car quelques années auparavant, il avait perdu la bataille contre les « conservateurs ». Malraux, ignare en musique, mais brillantissime ministre de la culture de de Gaulle, lui avait préféré Marcel Landowski en 1966 pour réformer un monde musical français totalement vermoulu. De fait, si les deux hommes se détestaient, il s’agissait plus là d’un conflit de générations (dix ans les séparaient) et d’entourage, car leurs actions respectives se révèlent aujourd’hui extraordinairement complémentaires au vu du magnifique renouveau de notre vie musicale. Enfin, si l’on considère que Landowski était directeur de la musique à la Comédie-Française, temple de la tradition, et que Boulez occupait le même poste à la Compagnie Renaud Barrault animée de l’esprit de curiosité et de nouveauté, on comprend combien leurs natures étaient incompatibles !

Fin diplomate, mettant sans rechigner les mains dans le cambouis, Landowski redessina par la persuasion, pratiquement sans esclandre, la carte des conservatoires de l’Hexagone chargés de former les futures troupes des orchestres et des opéras rénovés dont il dotait les principales régions. Boulez, lui, émigré à Baden-Baden, révolutionnant le vieux Bayreuth déployait son activité à l’étranger, de Vienne à Chicago en passant par la BBC. A Paris, il fit entendre la voix de la musique au Collège de France où l’avait précédé son grand ami le philosophe Michel Foucault. Un émigré très présent !

C’est Darmstadt où il enseignait dès les années 50 et le Festival de Donaueschingen où son artisanat furieux fit souffler le vent décoiffant de l’avant-garde européenne au côté de Maderna, Nono, Stockhausen, qui attirèrent l’attention de Wieland Wagner et dès 1966 le petit fils de Richard Wagner lui confia son premier Parsifal à Bayreuth : premier scandale sur la verte colline ! Ce fut une manière de prélude à La Tétralogie historique qu’il partagea, dix ans plus tard, avec Patrice Chéreau pour le centenaire du Festival de Bayreuth. La France n’a sans doute pas mesuré sur le moment l’importance dans la construction européenne de l’invitation faite à deux Français à balayer ce qui restait des années noires dans la vieille Allemagne d’après-guerre. Car des sifflets de 1976, on passa à 20 minutes d’applaudissements en 1980 au soir du dernier Ring : une page avait vraiment été tournée. Un triomphe au pays de la musique pour un chef totalement atypique qui avait appris son métier de la façon la moins académique qui soit.

Il expliquait que dans sa jeunesse au sortir de la classe de Messiaen au Conservatoire de Paris et après avoir découvert l’école de Vienne avec René Leibowitz, il avait pris conscience qu’il fallait d’abord apprendre à jouer cette musique. Ce qu’il fit avec les musiciens qu’il réunit au Petit Marigny à l’invitation de Jean-Louis Barrault. Ainsi naquit le fameux « Domaine musical » comme un « laboratoire ». Ainsi Boulez devint-il son propre professeur de direction d’orchestre, pour créer d’abord ses propres œuvres et pour jouer ce répertoire contemporain qu’il affectionnait: Boulez self made man ! Ce faisant, tout en forgeant son propre instrument, il devint le chef d’orchestre que se disputaient les plus célèbres phalanges du monde.

L’ingénieur était aussi poète, car il y avait du peintre chez ce gourmand du timbre délicat : sans baguette, la main dosait le son comme on applique la couleur sur la toile. La rythmique impérieuse faisait merveille dans Stravinsky, mais le geste onctueux gommait toute rugosité, toute dureté dans Berg comme dans Webern. Cerveau d’ingénieur, certes, mais âme musicienne aussi. N’oublions pas trop vite, que le jeune pianiste Boulez durant la guerre à Lyon, eut l’occasion d’accompagner la grande Ninon Vallin : les nouvelles machines, oui, mais prima la musica ! Ses détracteurs trop pressés auraient bien fait de s’en souvenir. Ils eussent été moins surpris de ses triomphes à Bayreuth ou une décennie plus tard (1977) au Palais Garnier où invité par Liebermann il révéla les sortilèges de la version complète en trois actes de la Lulu de Berg dans une autre géniale mise en scène de Chéreau. C’est avec ce même complice qu’il devait faire ses adieux en tant que chef d’opéra avec une bouleversante Maison des morts de Janacek.

Lui, le dévoreur de poètes, à commencer par René Char, n’aura réussi à mener à bien aucun projet d’opéra. Il y avait pourtant du lyrique en lui comme le prouve la trame subtile et limpide de la plupart de ses orchestrations. Après une rupture provisoire avec son professeur Messiaen, on le vit du côté des tenants de la musique concrète, Pierre Schaeffer et Pierre Henry, mais ce ne fut qu’une tocade. La fée électricité permit l’invention des ondes Martenot : Boulez se précipita sur ce clavier strident qu’il tint au sein de l’ensemble qu’il avait réuni. Car ce Berlioz du XXè siècle qui n’a rien fait comme les autres, n’eut de cesse de multiplier les expériences jusqu’aux étranges machines à calculer de l’Ircam enfouies par Renzo Piano à quatorze mètres de profondeur sous le chevet de Saint Meri et de la fontaine de Niki de Saint Phalle, un carambolage de siècles cher à Boulez.

Son chef-d’œuvre Répons fut le fruit de cette géniale rencontre de la science et de la poésie. Mais grâce à son activité de chef invité partout dans le monde, Boulez ne perdit jamais le contact avec le grand répertoire. Car il ne se contenta pas de révéler au public les beautés du bel aujourd’hui, celles de son cher Varèse (encore un autre exilé !), de Stravinsky, de Bartok ou de Schoenberg. Il se frotta aussi à la première « école de Vienne », celle de Haydn et Mozart, et pas seulement pour les abonnés du New York Philharmonic ! Je garde le souvenir amusé d’une improbable série de Concertos pour piano de Mozart qu’il dirigea au milieu des années 60 dans la salle de l’Ancien Conservatoire à Paris avec Yvonne Loriod, alias Mme Messiaen. C’est Wagner qui devait lui ouvrir les portes du romantisme tardif autrichien avec ces mémorables Mahler et Bruckner pas moins extatiques qu’exacts dirigés en forme de testament musical au Festival de Lucerne. Notre association de critiques l’avait distingué à de nombreuses reprises, notamment à l’occasion de spectacles lyriques tant à l’Opéra de Paris qu’au Festival d’Aix en Provence. Il n’hésitait pas à venir recevoir son prix lui-même. Ses rapports avec la presse, pour ce qui nous concerne, étaient toujours empreints d’une franche cordialité.

Son regret aura sans doute été de ne jamais avoir pu inaugurer lui-même la grande salle de la Philharmonie de Paris pour laquelle il s’est tant battu auprès des politiques de tous bords et qui parachève son grand œuvre architectural que constitue la Cité de la Musique à la Villette. Esprit rationnel et visionnaire, il aura réussi malgré tous les obstacles à mettre à l’heure de la mondialisation la vie musicale parisienne dotée désormais de deux salles de concerts, d’un conservatoire, d’un musée et d’une bibliothèque réunis en un même lieu qui finira sans doute un jour et à juste titre par porter son nom.

Jacques Doucelin