Michel Chapuis qui s’est imposé, dès les années 60 du XXème siècle, comme le chef de file de générations d’organistes qui conçoivent l’interprétation comme allant de pair avec une connaissance de la facture d’orgue, est mort le 12 novembre 2017 dans sa ville de naissance, Dole dans le Jura.

Sa réputation comme virtuose de son instrument dépassait les frontières de la France et le pédagogue complet qu’il était, a contribué également à sa notoriété internationale.

En 1981, à la suite de l’interprétation par Michel Chapuis de l’intégrale des «Chorals de Leipzig» de Jean-Sébastien Bach à l’orgue de la cathédrale du Festival de Saint-Bertrand-de-Comminges, notre aîné et confrère du quotidien Le Monde de 1961 à 1990, le critique musical Jacques Lonchampt, écrivait :

«…les notes défilaient comme de bonnes servantes, élégantes, souriantes, pas pressées ; la musique s’offrait, pleinement lisible, dans la clarté de l’exécution certes, mais surtout la limpide exégèse du texte. Aussi contemplatif qu’un Walcha (ndlr. célèbre organiste allemand 1907-1991), Chapuis l’est à la française : un contemplatif primesautier et subtil, servi par l’incomparable scintillement doux, d’une paisible grandeur, de cet orgue lui-même si purement français.»

Il n’y a pas une ligne à ajouter à cette analyse de l’art de Michel Chapuis qui, dès 1970, avait terminé pour la firme Valois une intégrale discographique (transposée sur 14 CD) de l’œuvre pour orgue de Bach, intégrale pour laquelle il avait recherché en Europe les instruments appropriés à chaque œuvre. Il devait également gravé une intégrale qui fit date, consacrée à un autre compositeur baroque allemand Dietrich Buxtehude.

La musique française des XVIIème et XVIIIème siècles était aussi sa terre d’élection . Son approche musicologique, son jeu nouveau avec la pratique des fameuses notes inégales et son ornementation expressive, contribuèrent largement à l’épanouissement du retour à la musique baroque et à la sortie de l’oubli de nombre de compositeurs, en tête les Français de cette période, de Titelouze aux Couperin en passant par Grigny, Marchand, Gervais, Balbastre etc.

En matière d’orgue il était intéressé par les factures de toutes les époques. Cette connaissance «de l’intérieur » de l’instrument qu’il touchait, acquise très tôt lors d’un stage de deux ans chez un facteur, en fit en France un expert écouté notamment de la section consacrée aux orgues de la Commission supérieure des monuments historiques. Il ne craignait pas de parcourir des kilomètres parfois à vélo pour faire connaissance avec un orgue dont on lui avait vanté l’originalité et parfois qu’il fallait sauver du dépeçage.

Né en 1930, dès l’âge de 9 ans, Michel Chapuis fut familier de l’instrument-roi en jouant le dimanche sur le grand orgue de la cathédrale de Dole.

Après la deuxième guerre mondiale, il suivit à Paris les cours de l’École César Franck (1947-1950), passa un an au Conservatoire national supérieur de musique (CNSM) dans la classe d’orgue de Marcel Dupré dont il sortit en 1951 avec un prix d’interprétation et d’improvisation.

Dès 1949, il était organiste à Paris à Saint-Germain-des-Près et en 1951, il avait la tribune de Saint-Germain-l’Auxerrois . Ensuite, il fut titulaire de l’orgue Clicquot de Saint-Nicolas-des-Champs (1954-1970), de l’orgue de chœur de Notre-Dame de Paris (1954-1963 et de l’orgue de Saint-Séverin avec deux autres co-titulaires (1964 à 2004).

Improvisateur inspiré (une particularité de l’école d’orgue française) , il aimait en effet accompagner de façon vivante les cérémonies religieuses.

En 1995, lui fut confiée jusqu’en 2010 par le Centre de musique baroque de Versailles, la tribune de la chapelle du château de Versailles où a été installé un orgue de style baroque français construit selon les plans du facteur Clicquot.

L’enseignement a occupé par ailleurs une grande place dans les activités de Michel Chapuis, soit dans les académies d’été, en France notamment à l’Abbaye de Saint-Maximin et à Saint-Bertrand de Comminges, soit dans les conservatoires successivement à Strasbourg, Besançon et Paris au CNSM, où il fut détenteur d’une classe d’orgue de 1956 à 1996.

Plusieurs générations d’organistes, aujourd’hui virtuoses reconnus et titulaires d’importantes tribunes, suivirent son enseignement. On peut citer François-Henri Houbart, Yves Castagnet , Michel Bouvard, Vincent Warnier, Thierry Escaich , Eric Lebrun.

On est quelque peu surpris que la disparition de Michel Chapuis n’ait suscité aucune réaction officielle du Ministère de la Culture. C’est vraiment méconnaître combien la France comptait avec ce musicien une figure illustre et exemplaire…

Yves Bourgade