Un artiste aux merveilleux délires
Il avait fondé en 1972 le Naïf Théâtre, mais il n’était en rien naïf, Richard Demarcy qui, né Bosc- Roger en Roumois, 1942, vient de s’éteindre à Paris, le 19 août. Il aimait à la fois l’innocence des gens simples et tout ce que recèle l’apparente candeur des fables et légendes. Il connaissait des milliers d’histoires merveilleuses et en écrivait lui-même – poète, romancier, il a publié pas mal de récits et de vers, en plus de ses nombreuses pièces. Il pouvait vous parler pendant des heures de mythes africains et de contes amérindiens, en goûtant leur invention, leur profondeur et leur puissance éternelle. On lui a connu quelques fonctions officielles : il a été secrétaire général du théâtre de la Commune d’Aubervilliers de 1968 à 1972 (c’est Gabriel Garran qui l’a fait débuter) ; docteur en sociologie, auteur des fondamentaux Eléments d’une sociologie du théâtre, il fut professeur à la Sorbonne nouvelle. Mais il a toujours refusé de diriger une institution. Il aimait
bien son nomadisme, sa liberté, ses voyages en Afrique, ses détours au Portugal, sa place au milieu des petites troupes et au service des oubliés et des enfants. A la fin de sa vie, il donnait surtout ses spectacles dans les écoles, avec une troupe qui comportait de acteurs venus de toute l’Europe et de tous les continents. C’était, à chaque fois, une leçon de vie, une explosion de vitalité où l’art dramatique était à la fois dans la culture la plus moderne et dans le dépouillement
débridé de ses origines. Comme il va manquer à ses acteurs et à ce public populaire auquel s’adressait comme personne !

Ses pièces principales s’appellent La Grotte d’Ali, L’Étranger dans la maison, L’Enfant d’éléphant (d’après Kipling), Les Mimosas d’Algérie, Oyé Luna, Les Deux Bossus, Histoires du monde, Barracas 1975 (écrit avec celle qui fut longtemps son épouse, Teresa Mota), Vies courtes et La Nuit du père. Tous ces spectacles ont été des réussites, dans un style volontiers échevelé. Parmi ses mises en scène on retiendra surtout La Chasse au snark d’après Lewis Carroll, créé au Centre Pompidou en 1979, puis repris à la Tempête : c’était une soirée tout en vagues ; le public encaissait les embruns et les odeurs de poisson. Une magnifique folie ! Les merveilleuxdélires de Demarcy étaient généreux.

L’homme était joyeux, rieur, une sorte d’Armand Gatti allègre : encyclopédique dans un perpétuel amusement. Son art de la comédie directe, comme si elle se déroulit toujours sur la place publique, visait à corriger les mauvaises farces du monde : pari impossible qu’il assumait sans fatigue. La maladie finit par l’entraver. Depuis deux ans, on le savait luttant contre un mal qu’il pouvait défier mais ne plus ignorer. Le mot fin vient de s’écrire sur le livre de sa destinée. Notre émotion est grande, et nos pensées vont aussi vers son fils, Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne.

Gilles Costaz