Avec Jean-Claude Malgoire, c’est l’une des figures les plus nobles de la musique française qui disparaît. Cor anglais solo de l’Orchestre de Paris juste avant l’arrivée de Charles Munch en 1967, il devint dans le même temps le père fondateur de la musique à l’ancienne dans l’Hexagone : un pionnier donc de la première heure, de celle où il n’y a que des coups à prendre, mais aucune subvention.

Ainsi créait-il voilà juste un demi siècle avec une poignée de camarades du Conservatoire de Paris la première formation baroque française baptisée « La Grande Ecurie et la Chambre du Roy ». Il avait retenu la leçon de Boulez concluant à la nécessité de créer des ensembles spécifiques au répertoire d’aujourd’hui, en l’appliquant à celui d’hier. C’est le côté Astérix de Jean-Claude Malgoire qui cachait sa détermination derrière la bonhomie de son sourire et la broussaille de sa barbe.

C’est peu dire qu’il a essuyé les plâtres en France avec La Grande Ecurie et la Chambre du Roy faisant tout à la fois œuvre de musicologue, de défricheur et de chef à mains nues… C’était l’époque où les cordes en boyau couinaient, où les cuivres primitifs canardaient en arrachant les oreilles des aficionados de Karajan qui, emporté sur les sommets de la gloire par l’essor du microsillon, avait porté à la perfection la technique de jeu et le son de ses philharmonies de Vienne à Berlin. Comparaison n’est certes pas raison, mais ça grognait grave sur France Musique !

Pourtant, notre hautboïste avignonnais avait trouvé une maison de disques… étrangère (CBS) pour graver les premiers travaux aboutis de sa Grande Ecurie et la Chambre du Roy. C’est ainsi que leur magnifique résurrection du « Te Deum » de Marc-Antoine Charpentier devait envahir les étranges lucarnes en devenant l’indicatif de « L’Eurovision »… Versailles et le compositeur en bénéficièrent plus que les interprètes.

Un autre grand tournant dans l’histoire de notre première phalange baroque fut la création en 1981 de l’Atelier Lyrique de Tourcoing à la tête du quel Malgoire devait beaucoup se dépenser pour le renouveau de la vie musicale de Versailles. Si c’est aujourd’hui chose faite, la bataille n’était pas gagnée d’avance !

De Tourcoing je garde le souvenir d’un vrai chef d’Atelier accueillant personnellement, avant de gagner son pupitre, son public dans le hall du théâtre de poche à la manière d’une Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil : servir toujours le public
autant que la musique. Loin des feux de la capitale, l’institution aurait pu somnoler au fil des ans comme tant d’autres. En dépit de moyens matériels modestes comparés à ceux de Paris ou de Lyon, elle réussit à faire remarquer le fruit de son travail, d’abord sur les opéras de Monteverdi, puis ceux de Mozart. Jeannine Roze prit le risque d’amener l’équipe au Théâtre des Champs-Elysées avec la Trilogie Mozart-Da Ponte : le mot hideux de province comme disait Malraux, y redora son blason.

Il en fallait plus pour entamer la modestie et l’imagination de Jean-Claude Malgoire et de ses musiciens. Au point que le chef a souhaité que la prochaine saison (2018-2019) ait lieu : l’amour du travail bien fait d’un authentique chef d’atelier.

Jacques Doucelin