Jean-Albert Cartier, qui vient de mourir fin décembre à 85 ans, aura été, de la fin des années 60 à la fin du XXe siècleun acteur majeur de la vie culturelle française, tout en restant dans l’ombre.

Notre Association, alors Syndicat professionnel de la critique, a su toutefois le distinguer à la fin de la saison 1986-1987, en l’inscrivant à son palmarès, comme personnalité musicale de l’année « pour sa programmation et l’ensemble de son activité à la tête du Châtelet-Théâtre musical de Paris ».

Jean-Albert Cartier fut de 1980 à 1988 en charge de la relance, réussie, de cette salle, jadis temple de l’opérette, à la demande de la Ville de Paris qui en est le propriétaire. Sans disposer d’orchestre ni de chœur permanents, il sut y proposer un mélange de productions lyriques d’ouvrages de périodes différentes, avec un soin apporté toujours aux décors, aux costumes et à la mise-en-scène. Dans toutes ses activités, il n’oublia d’ailleurs jamais qu’il avait été pendant quinze ans critique d’art pour les journaux Combat et Jardin des Arts.

Son activité dans le domaine lyrique, il l’exerça d’abord au Théâtre musical d’Angers, puis à l’Opéra de Nancy et après le Châtelet, à l’Opéra de Nice et pour d’éphémères festivals à Paris et à Versailles.

A Angers, il eut l’idée de faire confiance au franco-argentin Jorge Lavelli qui y fit en 1975 ses débuts comme metteur en scène lyrique d’un « Idomeneo » de Mozart, resté longtemps une référence. A son sujet Lavelli écrivait en 2014 : « La joie et l’expérience de cette aventure mozartienne ont marqué mon travail et creusé mon esprit de recherche ». Claude Régy, Luca Ronconi, Jean-Louis Thamin, signèrent pour Jean-Albert Cartier à Angers des productions lyriques qui bousculèrent les conventions et amenèrent un nouveau public à l’opéra.

C’est toutefois peut être dans le domaine de la danse que l’apport de Jean-Albert Carier a été le plus décisif. Ne lui doit-on pas deux compagnies de danse qu’il a créées et dirigées, avec le soutien de l’Etat et de collectivités territoriales: le Ballet théâtre contemporain (BTC) de 1968 à 1978, à Amiens puis à Angers et le Ballet de Nancy de 1978 à 1987. Le BTC fut l’institution pionnière dans le sillage de laquelle furent créés les Centres chorégraphiques nationaux, dont un toujours à Angers et l’autre à Nancy.

Sa fréquentation de grands artistes de l’après deuxième guerre mondiale, de Calder à Braque, de Giacometti à Le Corbusier, l’amena tout naturellement à associer avec bonheur peintres et sculpteurs aux arts du spectacle, principalement la danse et l’opéra, sans oublier à la musique la plus novatrice, et à tenter ainsi des mariages, a priori, surprenants.

Il y a un an, Jean-Albert Cartier a publié un livre de souvenirs « Le Manteau d’Arlequin », aux Editions de l’Amandier. Cet ouvrage s’ouvre symboliquement sur des textes signés par trois créateurs vivants qui, dans des domaines différents, témoignent de leur reconnaissance à ce directeur: le peintre Gérard Fromanger, le chorégraphe tchèque Jiri Kylian et Jorge Lavelli. On pourrait ajouter à la liste le metteur en scène, décorateur, costumier et auteur des lumières, l’italien Pier Luigi Pizzi qui fut un des créateurs phares de la période Châtelet de Jean-Albert Cartier, avec aussi bien des spectacles baroques fastueux que des mises en scène « de l’épure ».

Jean-Albert Carier était pleinement ce qu’on appelle un directeur artistique, c’est-à-dire un responsable qui avait du flair et qui une fois qu’il avait choisi un artiste, le laissait s’exprimer en toute liberté avec son équipe.

Yves Bourgade