Alors que pour Émile Zola la critique était « une des choses les plus inutiles et les plus sottes qui se puissent voir », Oscar Wilde, au contraire, affirmait qu’« une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile ». Pour sa part, le critique Gilles Sandier (1924-1982) la concevait comme « une franchise qui se bat, la partialité éclairée », tandis que Francisque Sarcey (1827-1899) affirmait qu’elle était « la voix de la foule, et son premier cri ».

C’est sans doute de la nécessité de se rencontrer entre praticiens pour échanger autour de ces questions et s’interroger sur l’activité critique qu’est né en 1872, sous forme d’un petit cénacle amical, l’ancêtre de notre Syndicat.

Nos archives nous apprennent en effet, qu’Oscar Cometant, critique musical au Siècle, soucieux d’établir des relations amicales entre lundistes des grands journaux, prit l’habitude de les réunir chez lui une fois par semaine et de les retenir à dîner une fois par mois. Ces agapes, « où l’on débattait avec esprit » de la musique, furent bientôt si renommées que les critiques de théâtre firent en sorte de s’y faire inviter. La salle à manger et la bourse du maître de maison n’y suffisant plus, les réunions se tinrent, chacun payant son écot, au restaurant le Brabant. S’y rencontraient assidûment les grands noms de la littérature et de la critique du moment, notamment Théodore de Banville, François Coppée, Auguste Vitu, et bien sûr Francisque Sarcey qui succéda au Temps à Sainte-Beuve dont les chroniques du lundi avaient le pouvoir de faire et défaire la réputation d’une pièce. C’est lui qui, à un interlocuteur qui lui reprochait d’avoir écrit une critique défavorable alors qu’il avait dormi pendant presque toute la représentation, répliqua « mais le sommeil aussi est une opinion ! ».
Suivant l’évolution de la presse, la diversité de ses exigences par rapport à la vie artistique, le cénacle informel devint en 1877 « le cercle de la critique musicale et dramatique ». En 1902, il se transforma en une association syndicale et mutualiste qui, outre les cotisations de ses adhérents, tirait ses subsides de tombolas et loteries organisées à son profit, versait des pensions et distribuait des abonnements SNCF à ses membres, avant de devenir, après la Seconde Guerre mondiale, « le Syndicat professionnel de la critique dramatique et musicale ». Autant d’avatars apparemment anecdotiques, mais à travers lesquels, outre l’affirmation collective d’une identité, feuilletant les archives, se dessine en filigrane une volonté solidaire à l’égard de la vie artistique.

Ainsi, dans les années 1920, le Syndicat s’inquiète-t-il « des taxes iniques qui accablent les entreprises théâtrales ». Un peu plus tard, ce sera au sujet de « la réduction des représentations lyriques, qui fait peser une menace sur l’existence même de l’Opéra-Comique ». De même, il s’élèvera contre la décision de la Ville de Paris qui réclame ses droits de propriété aux héritiers de Sarah Bernhardt pour faire du théâtre une maison de la mutualité.

C’est bien parce qu’ils estimaient que leur Syndicat devait accompagner le renouvellement des formes telles qu’elles se dessinaient depuis la Seconde Guerre mondiale, et jugeant leur association peu en phase avec la création de son temps, qu’en 1960, certains critiques, parmi lesquels Georges Lerminier, Paul-Louis Mignon et Renée Saurel, profitant de la disparition d’Edmond Sée qui occupait le fauteuil de Président depuis 1932, firent un éclat qui devint coup d’État. Ils prirent les commandes, firent voter de nouveaux statuts qui limitaient le mandat du Président à quatre ans, instaurèrent l’élection régulière du comité et de son bureau et, sous la présidence de Georges Lerminier, lui impulsèrent un nouveau dynamisme.

Jugeant utile « d’établir le dialogue avec les artisans du théâtre, sans complaisance, mais par souci de compréhension », ce nouveau comité décida d’organiser des rencontres avec des hommes de théâtre tels que Jean Vilar, Maurice Escande, Jean-Louis Barrault ou encore Hubert Gignoux alors directeur du Centre dramatique de l’Est, lequel sous sa houlette deviendra Théâtre National de Strasbourg (TNS) en 1968.

En 1963, le Syndicat rénové décida d’instaurer un palmarès destiné à attirer l’attention sur les réalisations les plus marquantes de la saison et qu’il serait, non pas le choix d’un jury parfois contestable, mais le résultat démocratique d’un vote de l’ensemble de ses membres, tous chroniqueurs spécialisés et indépendants des structures de production et de promotion.

Héritier de ces métamorphoses et décisions, c’est dans le même esprit d’attention portée à la création et de volonté de dialogue que depuis 2011 le Syndicat organise ponctuellement dans les théâtres qui le souhaitent ou à l’occasion de festivals des rencontres au cours desquelles critiques, artistes et public échangent autour des spectacles à l’affiche. Ces « Conversations critiques » initiées « pour retrouver le goût de l’échange et du partage » ont également pour objectif de retisser, entre la critique, le public et les praticiens, des liens que l’évolution des médias tend à distendre.

Reconnu par le ministère de la Culture et de la Communication, dont les subventions viennent conforter les cotisations de ses adhérents, le Syndicat est également légataire des droits de traduction du théâtre d’Ibsen par Lugné-Poe et le Comte Prozor. Cela lui permit en 1946 de reprendre à son seul compte le Prix Ibsen, fondé en 1939 par un mécène norvégien vivant à Paris et disparu pendant la guerre. Depuis, et avec la multiplicité des traductions du théâtre d’Ibsen, le Syndicat a vu ses droits d’auteurs disparaître et dut renoncer à attribuer ce prix qui couronnait un auteur francophone représentatif de la création contemporaine.
Soucieux d’ouverture, en 2002 le Syndicat modifiait ses statuts afin de pouvoir accueillir les critiques de la danse qui depuis cette date participent, pour leur discipline, aux Grands Prix du Syndicat de la critique.
Ce palmarès qui ponctue chaque fin de saison depuis 1963 a fait l’objet de plusieurs éditions récapitulatives. La dernière en 2014 recensait cinquante ans de palmarès. Une manière d’aide-mémoire à travers lequel se révèlent les tendances et les évolutions de la création théâtrale, musicale et chorégraphique des cinq dernières décennies. Audacieux pour les uns, timorés pour les autres, ces palmarès n’en restent pas moins, au fil des saisons, un reflet assez fidèle de la vitalité de la création ou de son atonie. En les publiant, il s’agissait moins, pour notre Syndicat, de constater que la critique n’a pas raté tous les coches, que d’attirer, une fois encore, l’attention sur les artistes et les créateurs qui ont porté haut l’art de leur discipline.

Dominique Darzacq, Secrétaire générale du Syndicat de la critique.

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