Bien avant d’ouvrir mon blog de théâtre pour m’exercer à
l’écriture et à la critique théâtrale dans un but professionnel,
j’avais déjà arpenté – étant originaire du sud de la France – les
ruelles avignonnaises au temps du Festival, à la recherche de ce
temps suspendu si absolu qu’offre l’expérience théâtrale. Une
pièce et ses interprètes m’avaient particulièrement touchée au
cœur de cette Cour d’honneur mythique et habitée des grands
fantômes du théâtre : La Mouette d’Anton Tchekhov mise en scène
par Arthur Nauzyciel en 2012, avec le frémissant Xavier Gallais et
l’ardente Marie-Sophie Ferdane. Quelle émotion alors de revoir
certains d’entre eux cette année dans ce même amphithéâtre logé
sous les étoiles, soufflé par le petit vent des soirs d’été et veillé par
les innombrables et bruyants martinets. La pièce Architecture de
Pascal Rambert a été l’un de mes grands moments de ce Festival
d’Avignon. J’ai eu la chance d’être extrêmement bien placée, au
plus près de la scène et des acteurs dont j’ai bu les paroles près de
quatre heures durant sans jamais lâcher, happée par cette langue
et ce jeu cathartiques, modernes, enfiévrés. Je vivais ce qu’attend
tout amateur acharné de théâtre : la communion d’esprit et de
ressentis qui fait d’une soirée, déjà magique, un moment
inoubliable et fondateur.

Ce placement de faveur avait été obtenu grâce à mon activité de blogueuse et à mon statut, cette année, de lauréate de la bourse du Syndicat professionnel de la critique théâtrale. Une merveilleuse opportunité – pour laquelle je remercie chaleureusement tous les membres de l’Association – qui a donné à mon escapade estivale annuelle une couleur plus professionnelle, une légitimité décuplée et une foi démultipliée en mon projet. La dotation financière délivrée par l’APCTMD m’a permis de me plonger avec quiétude près de deux semaines durant dans ce tourbillon de spectacles qu’est le Festival d’Avignon, et, la rencontre avec les professionnels membres de l’Association m’a ouvert un horizon nouveau.

Je retiens, avec beaucoup de plaisir (et l’envie de réitérer l’expérience), la table ronde des Ateliers de la Critique, présidée avec passion par Marie-
José Sirach et partagée avec de nouveaux confrères et consœurs enthousiasmants. Nous avons échangé, sous une chaleur
écrasante et un public à l’écoute – mélange puissant d’épuisement
et d’exaltation indissociables de toute expérience avignonnaise –
nos ressentis et nos regards sur les pièces du IN.

Il ne faut pas oublier dans tout ça le Festival OFF d’Avignon, vivier merveilleux d’innombrables créations théâtrales (Plus de 1500 cet été !). C’est pour elles que nous arpentons les ruelles à toutes heures du jour
et de la nuit, sous un soleil de plomb ou dans un noir profond, à la
recherche de la pépite devant laquelle tressaillir de sensations.
Voguant de salles incontournables en lieux plus intimistes, de
compagnies théâtrales reconnues en jeunes collectifs à suivre, j’ai
une règle d’or : tenter tous les paris en m’abandonnant
complètement à chaque proposition théâtrale pour explorer et
découvrir des formes d’expressions nouvelles et des interprètes
exceptionnels.

Le seul regret étant bien évidemment le temps manquant pour voir encore et encore, ressentir toujours plus et toujours plus fort. Mais ne serait-ce pas cette impossibilité à et ce foisonnement inépuisable qui rend le Festival d’Avignon si nécessaire et si désirable ? L’envie de goûter à la grand-messe dramatique devient alors inaltérable et pousse à retenter le marathon chaque année. Car au moment de partir, la douleur se fait vive, la réalité s’immisçant pernicieusement dans les instants suspendus mais nous résistons, emportant dans nos cœurs et dans nos mots, couchés sur le papier, cette nourriture essentielle qu’est le partage d’une pensée, d’un langage, de chair à chair, de comédiens à spectateurs, d’êtres humains à êtres humains. « L’œuvre est censée continuer à cheminer avec le spectateur qui devient ainsi le dernier artiste », me confiait Xavier Gallais dans une interview pour mon blog APARTÉS (www.apartestheatre.com). Le critique a sans doute cette chance et cette responsabilité de se faire passeur de cette chaîne de sens et de transcendance que je crois essentielle. Je continuerai cette année de tenter ce beau pari…