Si Peter Brook dans L’Espace vide déclarait que le « théâtre c’est la vie dans une forme plus concentrée », le Festival d’Avignon concentre pendant trois semaines des personnes animées par la même passion pour le spectacle vivant, qui ne porte alors jamais aussi bien son nom.

Lieu de rencontres et d’échanges entre artistes, journalistes, diffuseurs, et tout individu impliqué dans cet univers qui fait que, malgré les difficultés diverses, « et pourtant, ils [les spectacles] tournent ! », ce milieu est propice à l’émulation. Grâce notamment au soutien de l’association de la critique, j’ai pu faire de cette effervescence estivale et artistique, de cette ruche entre pairs, qui assume l’impair de l’entre-soi, mon miel. Déjà en ayant la possibilité de voir un grand nombre de spectacles, dans un temps resserré, rythme épuisant qui fait partie du jeu avignonnais et qui rend possible, en contrepartie, de cerner les tendances, de dégager des lignes générales, de sentir les pulsations du moment, les attendus, mais aussi les déceptions sur les scènes. Un festival ne se résume pas en effet à une succession de spectacles et dispose d’une direction, sensible dans la programmation, ici autour du genre. Les explorations ces dernières années de cette question sur les devants de la scène – tant théâtrale que médiatique – témoignaient ici d’une belle diversité : certains artistes assumaient de fort partis pris politiques, faisant du plateau un porte-voix, comme Saison sèche de Phia Ménard, d’autres se contentaient au contraire d’en faire un support esthétique (même si d’aucuns diront que cela est déjà politique, on songe à Romances inciertos de François Chaignaud et Nino Laisné), et les Sujets à Vif l’étaient littéralement, avec L’Invocation de la muse de  Caritia Abell et Vanasay Khamphommala

Avoir pu assister à ces différents spectacles m’a donné l’occasion de faire des liens et des parallèles, de mettre à jour des filiations ou des écarts entre les œuvres… Mais également de constater l’absence toujours d’égalité sur les plateaux, malgré les bonnes intentions affichées.

Avignon fut donc l’occasion d’aiguiser mon regard, d’approfondir ma culture, et s’est offert comme une fenêtre sur le paysage théâtral actuel, nécessairement cadré et limité, mais ouvrant sur un horizon à explorer. Tout cela aurait manquer néanmoins de sel sans les partages d’avis et d’envies, les querelles et les échanges avec des collègues critiques et autres « professionnels de la profession ». Échos des planches, rumeurs des coulisses, le plaisir du festival tient aussi à ce jeu sérieux qui fait que l’on peut s’étriper à propos d’un spectacle, et les divergences d’opinion mènent à des discussions jusqu’à tard dans la nuit, sur une mise en scène ou un manque de parti-pris. On commente les papiers des un·e·s et des autres et finalement, le théâtre se saisissant des problématiques contemporaines, on en vient à prendre d’assaut et faire main basse, le verbe haut, sur des débats sociétaux. Le fond et la forme, tout naturellement, s’informent : dans cette profusion textuelle et verbale se met alors en branle une forme d’intelligence collective.

Quelques difficultés néanmoins : travaillant pour un média qui privilégie des articles longs et fouillés, le rythme soutenu du festival s’est révélé compliqué à combiner avec l’écriture. Mais mes articles, à peaufiner dans les jours suivants, pourront être publiés au gré des tournées des spectacles en France. Ce format a entraîné un autre petit regret : n’avoir pas pu profiter de la profusion des spectacles du Off… Cependant à ces petites déceptions répond positivement une belle expérience : si j’avais pu déjà cette année explorer un aspect du travail journalistique au niveau éditorial, en cherchant et discutant avec des auteurs et autrices, comme Caroline Châtelet, pour écrire sur des spectacles, j’ai pu m’exercer lors du Festival à une autre pratique, en animant une rencontre entre Phia Ménard et Emanuel Gat lors d’une séance du cycle des Ateliers de la pensée – exercice périlleux d’équilibriste, où il s’agit d’articuler les pratiques des deux artistes, trouver leurs points communs et leurs écarts, mais exercice fécond et valorisant que de voir éclore de belles pensées au croisement de ces regards, devant une audience attentive.

Ainsi, grâce notamment à l’association de la critique, dont le soutien financier a été déterminant pour me permettre de vivre le Festival d’Avignon dans sa longueur et pour en découvrir (presque) toutes les saveurs, j’ai pu poursuivre ma pratique et ma professionnalisation en tant que critique. Et, au terme de ces semaines intenses et denses, toujours la même excitation, toujours la même passion pour partir en quête d’émotions, pour découvrir ces spectacles qui nous font nous sentir vivants.

 

Ysé Sorel

 

Ysé Sorel