Jean-Jacques Lerrant est mort, âgé de 89 ans, à Lyon, dans la nuit du 5 au 6 février. Peu de critiques de la presse régionale ont eu cette dimension, cette stature. Journaliste au Progrès (et au Monde pendant quelques années), il accompagna les aventures de Roger Planchon, Marcel Maréchal, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Bruno Boeglin, Philippe Faure… Il allait jusqu’à Sait-Etienne voir les spectacles de Jean Dasté, puis de Daniel Benoin. Etait-il vraiment un critique ? La méchanceté n’était pas son fort. Dans le témoignage que donne Lyon Capitale, un de ses amis raconte qu’après un spectacle de Planchon qu’il n’avait pas aimé – à l’époque, on remettait la copie le soir même, quelques dizaines de minutes après la représentation -, Lerrant téléphona à son chef de service pour obtenir le report du papier : il reviendrait le lendemain au théâtre pour revoir le spectacle et éventuellement corriger son jugement ! C’était donc plutôt un témoin gourmand, un historien du présent, un connaisseur sur l’immédiat comme sur la durée – pour le théâtre surtout, mais également pour les arts plastiques. Sa notoriété dans le milieu professionnel fut telle qu’on lui proposa d’être, à Paris, inspecteur général du théâtre au ministère de la Culture. Il le fut longtemps puis, l’âge de la retraite venu, il repartit à Lyon, rejoignant son épouse, Bernadette Bost, grande spécialiste du théâtre elle aussi, et continua à suivre l’effervescence théâtrale entre Rhône et Saône. Il voyait régulièrement ceux qui partageaient les mêmes passions que lui à Lyon : René Gachet, les responsables de l’Ensatt, des metteurs en scène comme Gilles Chavassieux. Un drame assombrit ses dernières années : la mort de sa fille, décimée par un cancer à 50 ans.
Sa gentillesse, sa capacité d’attention, sa drôlerie, son amour de l’éternel féminin et une modestie non feinte rendaient sa compagnie recherchée et délicieuse. Il gardait ses souvenirs pour lui, et il fallait aller les lui demander, les cueillir en insistant. C’était pain bénit pour ses jeunes confrères ! Qui, en dehors de lui, (et de quelques grognards devenus invisibles) avait été présent au premier festival d’Avignon, dit “ Semaine d’art dramatique ”, en septembre 1947 ? Lui était là, avec le flair du passionné. Interrogé par Corinne Denailles pour Le Journal du théâtre en 1996, il rappelait ainsi les années héroïques du festival : « Le festival est né dans un contexte historique très particulier ; une incroyable synergie entre l’air du temps, les mentalités, les différents interlocuteurs, a présidé à sa naissance. Vilar, pénétré d’un certain esprit de résistance, était convaincu que la culture était un bien commun, qu’il fallait rendre accessible à tous… Il voulait un théâtre civique et moral qui entre en résonance avec l’actualité sans pour autant détourner les textes. Le plus marquant est la cohérence du propos, la rigueur alliée au plaisir. On a beaucoup raillé sur la magie de nuits étoilées mais c’était véritablement un moment d’émotion ; une communauté disloquée par la guerre se reformait. On éprouvait un sentiment intense de fête, un mélange de mysticisme et de laïcité. »
Il emporte avec lui ses sensations des années magiques du théâtre et cette époque révolue de la presse qui se fabrique avec des caractères en plomb et une encre à l’odeur âcre dans la précipitation de la nuit. Regroupera-t-on un jour ses articles ? Dans l’immédiat, des hommages lui sont rendus et le Syndicat de la Critique salue ce compagnon qui fut si bienveillant avec les journalistes des autres générations.

Gilles Costaz, membre du Syndicat de la critique